Sondages : vous vous sentez pas manipulés ?

Demain, vous regarderez peut-être votre entourage différemment : selon Libération, nous sommes donc 30% à ne pas exclure de voter Marine Le Pen. D’abord effrayés, nous n’avons pas voulu y croire. Bien mal nous en pris puisqu’en ouvrant les premières pages du quotidien national, nous découvrions la (presque) supercherie. L’occasion de relancer un débat vieux comme le monde.

Imaginez le scandale. Pas même besoin d’être un lecteur régulier, le chiffre vous saute aux yeux : 30%. C’est la part des Français qui n’excluraient pas de voter pour Marine Le Pen au premier tour. Tant impressionnant qu’on en oublierait la grossière faute d’orthographe qui tentait de faire son trou dans cette Une tonitruante. Rassurez-vous, « seuls » 18% voteront certainement ou probablement pour ce petit bout de femme. Les douze restants ont été vicieusement extirpés d’un « non, probablement pas » qui, dans la manipulation du verbe pénétre finalement à merveille la formulation. « N’excluraient pas » (cf. Arrêt Sur Images). La violence de ce chiffre (imaginez-vous, Marine Le Pen avec 30% des voix au premier tour …) révèle d’autres problématiques plus terrifiantes.

Une arme démagogique

En exprimant une opinion, un sentiment, un avis, Libération n’a-t-elle pas influé le vote d’une partie de ses lecteurs ? Le commun des mortels (anti-frontiste) verra le danger. Créer un sentiment de peur n’est pourtant pas une action démocratique bien au contraire. Résumer, donc, la politique a une impulsion naturelle mais provoquée est d’autant plus dangereux que de sortir ce chiffre impressionnant. L’effet d’annonce, en somme, semblable à celui d’une dégradation d’un triple A français par une agence de notation. La politique perd alors définitivement le sens de son débat : l’idée, la proposition, le programme. S’il est peut-être possible de quantifier une idée, la question posée aux sondées reste impeccablement manipulatrice puisqu’elle ne cible qu’une personne, un courant, un sentiment, indépendamment du reste.

Imaginez cette approche : seriez-vous favorablement à la sortie de l’Euro ? Là aussi, le sondage ne peut refléter une vérité générale, pourtant l’on peut facilement prévoir une forte chute du « oui ». Il y a fort à parier que si demain, Libération émettait le même sondage à propos du vote pour François Hollande, la proportion de personnes choquées par celui de la veille se rebiffe. Par simple crainte de voir une Le Pen au pouvoir. Véritable choc sociétale, le sondage manipule la conscience plus qu’il ne fait oeuvre d’une information approfondie.

Révélateur d’un malaise journalistique

Le milieu du journalisme est en crise. Là non plus, pas de grandes nouvelles. Ce moment électoral est donc l’occasion de révéler les aléas de l’information dans un monde de l’ultra-information. Faire le scoop, c’est certainement cela que Libération a voulu faire. Penser au nombre de papiers vendus avec cette Une, choquer le lecteur, l’attirer. Dans la paranoïa de la vente, le journalisme perd son essence. Ce rituel du sondage n’a pourtant rien de réellement très déontologique. Si sa profession de foi tire de l’idée, de l’information réfléchie, intelligente, l’annonce perd sa simple fonction d’attrait, de cheminement du lecteur vers l’article.

A quel point Libération (encore) s’est-elle trompée en annonçant la victoire de Nicolas Hulot aux primaires d’Europe-Ecologie – Les Verts ? L’article, pourtant peu choquant, d’Eric Dupin sur Rue89 a-t-il un réel intérêt, sinon de parler d’une politique fiction, des suppositions mal venues qui n’ont pour simples conséquences que d’affubler le lecteur d’une tendance qui n’a rien d’irrémédiable et qui est tout sauf intéressante. Ne parlons pas de l’impact qu’aura l’annonce du retour au Franc. Parlons plutôt du retour au Franc.

De l’utilité du chiffre

Et pourtant, rien n’est moins utile qu’une quantification d’un phénomène. Un phénomène concret. C’est même, avec la technologie, l’une des armes les plus utiles qui puisse tomber entre les mains d’un journaliste. L’âme d’une démocratie, en somme, la transparence. Le besoin de savoir, de chiffrer, d’avoir un point de vu clair, simple mais si précis qu’il se mue en une arme extrêmement percutante.

Et l’absence de chiffres est d’autant plus intéressante. Cette fois-ci, Rue89 n’a pas manqué le coche : à la Saint-Sylvestre, la coutume veut que le ministère de l’Intérieur annonce ceux de la délinquance. Coutume peu à peu ignorée pour simplement tomber dans une manipulation médiatique qui parait trop aberrant pour percer l’esprit d’une société mise à mal. Et pourtant, on n’a jamais autant demandé leur avis aux gens.

Stylzzed

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