L’hiver a posé son manteau

La France parle aux français, Poitiers parle aux pictaviens.

L’hiver a posé son manteau. Il est blanc, grisâtre, brillant, étincelant. Poitiers la belle croule sous le gel et le verglas. Déjà les premières glissades de femmes en fin de vie et les premiers virages chaloupés de Renault 5 aux phares d’un jaune grinçant retentissent dans la contrée. Le clairon sonne l’alerte rouge dans la cuvette pictavienne tel un bison au galop, pas très futé. Les raclettes de pare-brises, les sots d’eau bouillante et les vessies chaudes tournent à foison.

Le soir, les rues désertées par la Plèbe donnent un spectacle pour le moins étonnant. Un silence glacial s’impose en maître dans les avenues. Pas même un rire assourdi, ni même un soupir alourdi, prennent place. L’heure est aux feux crépitant dans les chaumières. Allongé sur la peau de bête, là, devant la cheminée, les familles se rappellent aux bons souvenirs d’une chaleur qu’on ne saurait trouver à l’extérieur. Les violons de l’éphéméride crissent encore mais rien n’y fait, le bois et les pierres sont des remparts infranchissables. Alors que les cœurs se réchauffent, les êtres s’organisent en banquet. Le vin et l’eau de vie coulent dans des œsophages justes tièdes. Le jambon et le saucisson accompagnent le tout, dans une ambiance Goscinnienne.

La gueule de bois fait son nid…

Cependant, tandis que ces bons français s’adonnent à pérenniser leurs si anciennes et si valeureuses traditions, Marcel est seul. Quelques cartons en guise de couverture, il attend le marchand de sable non loin de la rue des Cordeliers. Aujourd’hui, Marcel a ingurgité une faim de sandwich dénichée dans une poubelle et un reste d’une cannette de bière. Marcel est sans abri, il a 48 ans. Les paupières fermées, les doigts gelées sous ses gants qui s’effilochent, Marcel ne sent déjà plus ses pieds. Pendant qu’un fourmillement intense le traverse, le mercure et Laurent Romejko s’affolent, il est 23h48 et il fait -7° c. Demain, bon nombre de véhicules peineront à démarrer. Demain, Marcel ne se réveillera pas.

Certes, j’entends déjà les rires des enfants dans la neige et les cris des mères inquiètes. Oui, j’imagine encore les flocons scintillants venus du ciel et les batailles interminables qui s’en suivront. Mais je n’entends pas les pleurs, les trompettes et les longs discours sur le décès de Marcel. Je ne vois pas les fleurs, les drapeaux hissés haut et les larmes sous vos yeux. Je ne vois que l’illusion, l’insouciance et l’oubli.

L’hiver a posé son manteau.

Käsper

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